INTERVENTION DE GILLES BACHELIER
Secrétaire général de l'Académie du Gaullisme lors du colloque organisé le jeudi 8 février 2001 au Sénat sur "L'UNITÉ NATIONALE EN DANGER"
PAR LES ÉTATS-GÉNÉRAUX DE LA SOUVERAINETÉ NATIONALE
EN COLLABORATION AVEC L'ACADÉMIE DU GAULLISME
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UNITÉ NATIONALE ET DÉFENSE
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aaaaaa L'unité nationale d'un État est nécessairement en danger lorsque cet État ne possède pas le plein exercice de sa souveraineté. Or, la défense a figuré de tout temps comme l'un des attributs majeurs de la souveraineté et l'un des principaux facteurs de l'unité nationale. Pour ce qui concerne la France, il est primordial de déterminer si sa défense est assurée avec suffisamment de maîtrise et d'autonomie pour rester au service de l'intérêt national ou bien à défaut si cette défense n'est pas détournée de ses objectifs fondamentaux, à savoir la sécurité et l'intégrité du territoire ainsi que la protection de sa population, pour servir d'autres intérêts.
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aaaaaa Au nom de l'indépendance nationale, le Général de Gaulle s'était constamment attaché à promouvoir une défense parfaitement autonome et exempte de toute subordination. C'est la raison pour laquelle il s'était opposé à la CED puis une fois revenu au pouvoir, avait doté la France de l'arme nucléaire, assurant ainsi la protection du territoire national contre toute attaque d'un ennemi potentiel grâce à l'effet de dissuasion qui en résultait. Le souci de se dégager de toute dépendance l'avait également conduit à procéder au retrait de la France de l'OTAN tout en demeurant au sein de l'Alliance atlantique, ce qui avait eu pour avantage de permettre l'évacuation des troupes américaines alors basées sur notre sol et d'éviter d'être entraîné contre notre gré dans un conflit décidé par d'autres, sous commandement étranger, à savoir américain.
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aaaaaa Compte tenu des contraintes réelles ou supposées de la construction européenne et du souci de nos dirigeants de ne pas contrarier la volonté hégémonique des États-Unis devenus l'unique superpuissance mondiale depuis l'écroulement et la désagrégation de l'Union soviétique, les successeurs du Général de Gaulle ont, progressivement, fait rentrer la France dans le rang. Renonçant à l'indépendance nationale, jugée par eux obsolète, ils ont limité leurs ambitions à la pratique d'une étroite et constante collaboration avec l'Allemagne, considérant le couple franco-allemand comme le moteur incontournable de l'intégration européenne devenue l'unique objectif de leur politique.
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aaaaaa Force est de constater que la réunification allemande a passablement déséquilibré l'attelage franco-allemand en faisant de l'Allemagne une puissance dominante sur le continent européen avec ses 80 millions d'habitants et sa position géopolitique centrale au coeur de l'Europe. Il est clair que les intérêts allemands, purement continentaux, ne coïncident pas avec les intérêts français, souvent extra-européens, la France s'insérant dans des espaces géopolitiques différents, notamment méditerranéens, africains, proche-orientaux, en particulier dans le cadre de la francophonie, sans oublier les départements et territoires d'outre-mer. Les dirigeants français n'ont pas eu la lucidité de tenir compte de ce déséquilibre et de cette divergence manifeste d'intérêts. Ils ont persisté jusqu'à nos jours à coller étroitement à l'Allemagne jusque dans sa vision fédéraliste de la construction européenne et cela malgré des relations de plus en plus difficiles du fait de l'expression de plus en plus déterminée de la volonté hégémonique allemande. Contrairement à leurs homologues français, les dirigeants allemands ne font aucune fixation sur le couple franco-allemand jugé secondaire. Ils considèrent qu'ils n'ont qu'un seul interlocuteur privilégié : les États-Unis. En matière de défense ce positionnement français s'est traduit par un abandon progressif de notre autonomie.
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aaaaaa Jacques Chirac a joué dans ce registre un rôle déterminant. Il a en particulier mis fin sans grands débats au lien traditionnel et bi-séculaire qui existait entre la défense et la nation en suspendant la conscription et en professionnalisant nos armées. Il est également directement responsable de la réintégration de la France dans l'OTAN en 1996, laquelle a entraîné de manière quasi automatique notre très inopportune participation à la guerre des Balkans, totalement contraire à nos intérêts et en revanche très profitable aux intérêts allemands et américains. Cette guerre, la première menée par l'OTAN depuis sa création a été conduite contre une État souverain, allié de la France pendant les deux dernières guerres mondiales et extérieur aux frontières de l'OTAN. Cette guerre offensive a été menée sans mandat des Nations-Unies et a consisté à bombarder essentiellement des objectifs civils au nom d'un prétendu devoir d'ingérence humanitaire sous lequel se cachaient en réalité des intérêts stratégiques américains, à savoir la légitimation du maintien de l'OTAN et une présence militaire durable au Sud-Est de l'Europe.
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aaaaaa Créé en 1949 en tant qu'alliance défensive des pays occidentaux contre la menace soviétique, l'OTAN aurait dû tout naturellement se dissoudre après la désintégration de l'Union soviétique et du pacte de Varsovie puisqu'elle se trouvait désormais sans objet. Son maintien et son expansion à plusieurs pays de l'Est de l'Europe (Pologne, Tchéquie, Hongrie) n'ont d'autre justification que de servir de bras armé à l'Empire américain devenu le gendarme du monde. L'OTAN offre également aux États-Unis le moyen de maintenir l'Europe dans un état d'étroite dépendance. Nous savons que récemment la France s'est efforcée de promouvoir avec l'aide de la Grande-Bretagne un embryon de défense européenne. Ce fut le projet entériné par le Conseil européen d'Helsinki de créer une force d'intervention rapide, laquelle ne pourra toutefois être opérationnelle qu'en 2003, voire en 2010, faute de capacités dans les domaines du renseignement par satellites, du commandement par systèmes informatiques et de projection par avions de transport.
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aaaaaa Ce projet, considéré avec emphase et enthousiasme par les médias comme un énorme pas en direction d'une défense européenne indépendante, consiste à déployer en 60 jours, et pour une durée au moins égale à un an, une force de réaction rapide si besoin de l'importance d'un corps d'armée, soit pour la composante terrestre 50 à 60.000 hommes. À cela s'ajoute un plan d'action pour organiser la gestion "non militaire" des crises à savoir un corps civil de maintien de la paix et un dispositif civil de réaction rapide. On peut s'interroger sur les objectifs de cette force d'intervention rapide. Il s'agit manifestement de créer un corps expéditionnaire de type Kosovo, lui-même assisté d'un corps de police dans le territoire où il aura été expédié. Force d'interposition, de maintien ou de rétablissement de la paix, cette armée européenne de type fédéral appelle nécessairement un pouvoir politique fédéral au niveau européen. De plus, il risque d'avoir pour vocation première d'intervenir à l'intérieur même du périmètre européen et donc des États qui composent l'Union pour arbitrer les situations conflictuelles qui ne manqueront pas de se développer entre des États centraux et certaines de leurs provinces.
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aaaaaa Cette défense européenne qui ne pourrait être financée qu'au détriment du fonctionnellement des armées nationales va-t-elle devenir comme certains le disent le moyen de faire accéder l'Europe au rang de grande puissance militaire faisant contrepoids à la puissance américaine et mettant fin à un monde unipolaire ... La réponse à cette question a été apportée lors de la traditionnelle conférence sur la sécurité mondiale qui se tenait le 3 février 2001 à Munich. Le nouveau secrétaire américain à la défense, Donald Rumsfeld, a déclaré sans ambages que l'Europe de la Défense ne doit pas miner l'Alliance atlantique. Il a aussitôt ajouté l'avertissement suivant : « Les actions susceptibles de brider l'efficacité de l'OTAN, soit en créant des doublons, soit en perturbant le lien transatlantique ne sont pas positives. » Cette prise de position mettant une fois de plus sous tutelles des États-Unis la défense européenne confirme la position antérieure à ce sujet de Madeleine Albright pour le compte de l'administration Clinton. Les propos du Secrétaire à la défense américain appelaient une réponse de la part des ministres européens présents à cette conférence. Elle fut tout naturellement donnée par le ministre allemand des Affaires étrangères, Joschka Fischer, je la cite car elle est éloquente : « Aussi loin que l'on regarde, l'Europe aura besoin des États-Unis pour sa défense. Même quand l'Europe sera unie. »
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aaaaaa Autres propos intéressants tenus par M. Rumsfeld : son annonce de la mise en oeuvre par les États-Unis du projet de bouclier antimissiles dont le résultat sera de modifier l'équilibre stratégique mondial, de relancer la course aux armements et d'accélérer la prolifération nucléaire, faisant en particulier voler en éclat le traité russo-américain antimissiles balistiques (ABM) de 1972 qui interdit de tels systèmes. En visite à Washington le 5 février 2001, M Javier Solana, haut représentant diplomatique de l'Union européenne en sa qualité de "Monsieur PESC", et dont on rappellera en passant qu'il fut le secrétaire général de l'OTAN pendant le guerre des Balkans, a apporté le soutien des Européens au projet américain en déclarant : « Le monde n'est pas bipolaire. Par conséquent le traité ABM, bien qu'important, n'est pas la Bible. Il peut même être modifié si les parties signataires sont d'accord. »
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aaaaaaIl va de soi que la Russie ne peut que se déclarer hostile à un projet qui remet en cause l'appareil de contrôle des armements construit pendant la guerre froide. Tout cela augure mal de l'avenir et des conflits futurs qui ne manqueront pas de se produire avec notamment la Russie et la Chine. Pendant ce temps, la France élabore péniblement son projet de loi de programmation militaire pour 2003-2008 et accuse son retard dans la relève des équipements, faute de moyens budgétaires appropriés. Le ministre des Finances, M Fabius, semble décidé à rogner le plus possible sur les crédits militaires. Quant à M Paul Quilès, président de la commission de la Défense nationale à l'Assemblée nationale, il a demandé récemment l'abandon de la prochaine loi de programmation et réitéré ses appels en faveur d'une programmation militaire européenne, si l'on en croit la revue Air et Cosmos. Autant dire que le volonté politique de maintenir une défense nationale est pour le moins incertaine, pour ne pas dire nulle. Quant à une défense européenne, il en va de même que pour la monnaie unique, elle suppose logiquement l'existence d'un pouvoir politique fédéral européen pour être crédible. Mais surtout, compte tenu du comportement pro-atlantique des principaux dirigeants européens, elle est vouée d'avance à n'avoir qu'un aspect très marginal et purement complémentaire par rapport à l'OTAN, bras armé incontestable et incontesté de l'empire américain. Un empire dont on pourrait dire fort sérieusement qu'il en quelque sorte le seizième État de l'Union européenne.
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aaaaaaEn matière de conclusion, je dirai que l'avenir que nous préparent nos dirigeants est un avenir de supplétifs d'un puissant empire. Il est totalement contradictoire avec ce que l'on est en droit d'attendre d'une défense présentant un caractère national. Il ne s'agit plus en effet de défendre un territoire, ses voies de communication, ses approvisionnements en énergie, sa population et ses ressortissants à l'étranger. Il s'agit de faire régner l'ordre dans l'Empire et dans ses confins au moyen de l'envoi de corps expéditionnaires composés de militaires professionnels dans les endroits chauds de la planète. Tout cela au nom d'intérêts stratégiques, financiers et économiques qui ne sont pas les nôtres. Mais tout empire est voué à disparaître et l'exemple de l'Union soviétique est significatif à cet égard. Rien n'est jamais irréversible, l'Histoire n'ayant pas pris fin, contrairement à ce qu'écrivent certains auteurs.
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aaaaaaPour finir, je vais vous lire une citation que nous devrions tous méditer :
« Pour un grand peuple, accepter la subordination, c'est se retirer à soi-même tout ressort. Notre pays ne sortira pas de l'espèce de neurasthénie où il se trouve plongé si la politique qu'on lui fait est une politique d'auxiliaires. Au contraire, qu'elle agisse d'elle-même et suivant notre vocation, voilà que la France se retrouve », ces propos, d'une actualité brûlante ne datent pas d'hier mais du 4 décembre 1954 et ont été prononcés par Charles de Gaulle, à l'occasion de la Journée nationale du Rassemblement du Peuple Français.